Extract from
DO THE RIGHT THINGS,
Spike Lee (1989)

Notre époque anthropocène, caractérisée par une surconsommation inégale des ressources, place la ville dans un besoin radical de changement. Si des suggestions sont proposées, comme la décroissance, l'utopie technologique ou la notion de biens communs, le développement urbain continue d'associer ces alternatives à une stratégie de la demande qui ne répond pas aux tensions climatiques et urbaines. La communauté scientifique est claire, alors que l’effet d’emballement tant redouté devient déjà observable, nous avons 10 ans pour faire un grand changement. De cette manière, nous devons comprendre l'anthropocène comme un concept politique qui affirme non seulement notre responsabilité en tant qu'humains dans le changement climatique ou la perte de biodiversité, mais aussi les conséquences que cela a sur la société, son organisation et ses principaux enjeux. C'est pourquoi l'anthropocène est un concept transcendantal qui va bien au-delà de sa légitimité géologique et/ou des caractéristiques anthropocentriques. C'est un concept politique parce qu'il doit servir à redéfinir notre rapport à notre environnement et surtout parce qu'il subjectivise le problème du dérèglement climatique. C’est-à-dire que l’anthropocène n'est pas un problème exogène que nous devons résoudre - ce qui équivaudrait à agir sur les symptômes, mais nous place en tant que sujet et objet de la problématique (nous en sommes la cause). C’est cette articulation – objet/sujet – qui est au cœur de la problématique de l’anthropocène. Car si le néolibéralisme l'a bien compris en individualisant les responsabilités (injonction à agir sur nos pratiques individuelles pour sauver la planète), il écarte sciemment les jeux d'échelles et les articulations entre l'individu et le collectif ; rôle que doit jouer la démocratie.

Tout en prenant distance des mécanismes de représentativité au cœur de la défiance et de la crise démocratique que nous entretenons depuis plusieurs années, il est ici question d’un retour au fait politique (bios politkos) en tant qu’élément constitutif qui est entendue comme praxis et expérience de subjectivation. C’est-à-dire comme une pratique qui permet l’émergence du sujet social et politique qui constitue notre société.  La pertinence du fait politique se construit donc dans les articulations entre les individus eux-mêmes mais aussi entre les individus et le monde qui les entoure. Il définit notre manière de nous relationner au monde – ce Weltanschauung - et notre manière de nous articuler pour parvenir à la définir. Dès lors, la démocratie, comme fait politique majeur qui régit l'articulation des individus entre eux et au monde qui les entoure, se définit comme le principal sujet de l'anthropocène. C’est une manière de penser le fait politique comme une superstructure en lien direct avec la réalisation du sujet et la définition de notre relation à l’espace, avec les autres et au monde qui nous entoure.

On retrouve cette inspiration dans une lecture croisée de différents courants qui ont tous en commun de lier la politique au sujet. Dewey, Arendt, Foucault, Camus pensent la subjectivisation du fait politique comme un élément transcendantal et constitutif, non seulement de l'individu mais aussi de son articulation avec le cosmos. Ils ont bien sur différentes manières de l'interpréter, et on pourrait encore complexifier avec les apports hétéroclites d'El Lissitzky, Thoreau, Ghirri ou Lefebvre, mais cela a le mérite de proposer une nouvelle perspective politique à l'analyse de l'anthropocène qui prend toute son ampleur dans sa mise en lien avec la question urbaine.

En effet, parmi toutes les déclinaisons conceptuelles de l'anthropocène, ce sont celles de capitalocène et d'urbanocène qui sont les plus acceptées. Peut-être pour leur relation explicite, mais surtout par ce que l'urbanisation et le capitalisme sont des constituants de la société qui a imposé l'anthropocène : entre 50 et 70 % des individus vivent dans des centres urbains régis par l'économie capitaliste. Des villes, qui sont non seulement une des principales causes du dérèglement climatique et de la perte de biodiversité, mais qui sont aussi le centre de la conception politique de l'anthropocène. Cette relation épistémologique entre la ville, le fait politique et le citoyen (polis, politikos, polites) permet de rendre explicite la problématique d'articulation dans notre manière d'habiter le monde. Car la ville n'est pas une accumulation d'individus, mais un enchevêtrement de dynamiques sociales et politiques à plusieurs échelles. La question de l'habitat l'illustre très bien : si d'un côté l'accumulation de comportements individuels permet la croissance de logements coopératifs, de l'autre la financiarisation du bâti accapare l'habitat comme source de profit. L'articulation entre les deux est une question politique et démocratique qui doit permettre de construire la ville que nous voulons pour faire face aux enjeux de l'anthropocène.

Comment aujourd'hui, dans ce contexte de l’anthropocène politique, pouvons-nous faire émerger et articuler de nouvelles manières de nous lier au monde ? Quelles sont les formes de subjectivation qu’offrent les villes ? Comment la démocratie peut-elle les articuler en ternes d’échelles et de collectif ?

A la recherche du fait politique dans la ville anthropocène :

citoyenneté, urbanité, solidarité, ecologie et espace public.

Un projet réalisé par Matthias Lecoq

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